Contact direct, contact indirect et amorçage
Contact direct, contact indirect et amorçage
Chapitre 1 : Le risque électrique et ses effets sur le corps · Leçon 2
Un seul objet organise tout ce cours, du premier chapitre au dernier : la pièce nue sous tension. C'est le nom technique donné à tout conducteur électrique accessible, dépourvu d'isolant, qui reste sous tension : une barre de jeu dans une armoire ouverte, un contact de disjoncteur, un câble dénudé. Toute la logique des distances, des zones et des symboles que vous allez apprendre découle d'une seule question : à quelle distance de cette pièce nue vous trouvez-vous ?
1. Contact direct : toucher une partie active
Le contact direct est le cas le plus intuitif : une personne touche directement une partie active, c'est-à-dire un conducteur normalement sous tension en fonctionnement, un fil dénudé, une borne, une barre de jeu. Le courant traverse alors le corps par le chemin le plus court entre le point de contact et un point de retour vers la terre ou vers un autre conducteur à un potentiel différent.
Pour un travailleur d'ordre non électrique, le contact direct n'est presque jamais volontaire. Il survient typiquement quand une opération censée rester à distance dérape : un outil qui glisse, un geste plus ample que prévu, une pièce que l'on croyait hors tension et qui ne l'était pas. C'est précisément pour empêcher ce dérapage que le code du travail encadre aussi strictement le voisinage des pièces nues sous tension, comme vous le verrez au chapitre 2.
2. Contact indirect : quand une masse devient dangereuse
Le contact indirect est plus insidieux, parce qu'il ne suppose aucun contact avec une partie normalement active. Une masse (le boîtier métallique d'un appareil, l'enveloppe d'une armoire, un châssis) est censée rester hors tension en fonctionnement normal. Un défaut d'isolement interne (un fil dénudé qui touche accidentellement le boîtier, par exemple) peut mettre cette masse accidentellement sous tension. Toute personne qui touche alors la masse, en la croyant inerte, subit un contact indirect.
Deux dispositifs protègent normalement contre ce risque, et il est utile de savoir qu'ils existent même sans entrer dans leur réglage technique, qui relève de l'électricien. Le conducteur de protection (souvent appelé fil de terre) relie les masses métalliques à la terre, pour évacuer le courant de défaut plutôt que de le laisser s'accumuler sur la masse. Le dispositif différentiel surveille en permanence l'équilibre entre le courant qui entre dans un circuit et celui qui en sort ; un déséquilibre révèle une fuite de courant, potentiellement à travers un corps humain, et déclenche la coupure automatique de l'alimentation. Ce cours n'entre pas dans le réglage de sensibilité de ces dispositifs, qui est une donnée technique d'installation, pas une donnée que doit connaître un travailleur d'ordre non électrique.
Ce qu'il faut retenir, en revanche, c'est que ces protections peuvent être défaillantes, absentes sur une installation ancienne, ou neutralisées par une modification non conforme. Une masse métallique qui semble inerte ne l'est jamais par certitude absolue : c'est l'installation, entretenue par des personnes habilitées, qui garantit cette absence de tension, jamais l'apparence.
3. Amorçage : l'arc qui se forme sans contact
L'amorçage est le troisième mécanisme, et le plus contre-intuitif pour qui découvre le risque électrique : c'est l'établissement d'un arc électrique à distance, en haute tension, sans aucun contact physique entre la personne (ou l'objet qu'elle porte) et la pièce nue sous tension. Au-delà d'une certaine tension, l'air lui-même cesse d'être un isolant suffisant sur une distance donnée : le champ électrique devient assez intense pour ioniser l'air et permettre au courant de le traverser, créant un arc qui saute littéralement la distance.
Cette propriété physique fonde à elle seule toute la logique du chapitre 5 de ce cours, consacré aux zones d'environnement et aux distances de sécurité. Si le seul risque était le contact direct, il suffirait de ne rien toucher. Mais parce qu'un amorçage peut se produire avant tout contact, la réglementation définit des distances minimales à respecter, croissantes avec la tension : plus la tension est élevée, plus la distance à laquelle un amorçage devient possible est grande. Vous retrouverez cette logique très concrètement avec la distance minimale d'approche (DMA) étudiée au chapitre 5.
4. L'objet qui prolonge le corps
Un point mérite une attention particulière parce qu'il concerne directement les travailleurs d'ordre non électrique, qui ne portent presque jamais de matériel électrique mais très souvent des objets conducteurs sans le savoir. Une échelle métallique, un tube, une barre à mine, un jet d'eau : tous sont conducteurs, et tous prolongent le corps de la personne qui les tient. Une échelle métallique déployée près d'un jeu de barres extérieur fait entrer son extrémité dans une zone de risque bien avant que le porteur, au sol, n'y entre lui-même. Un jet d'eau, en particulier, est un excellent conducteur : diriger un jet vers une installation qu'on croit hors tension sans certitude absolue expose à un amorçage à travers le jet lui-même.
Cette notion sera reprise très concrètement au chapitre 6, dans la leçon consacrée à la préparation du matériel : la longueur d'un objet manipulé peut faire entrer son porteur dans une zone de risque avant que son propre corps ne s'en approche, et c'est une des causes d'accident les plus documentées chez les travailleurs qui n'ont, en apparence, rien à voir avec l'électricité.
5. Les domaines de tension : le repère à connaître
Avant d'aller plus loin, il faut situer le vocabulaire des domaines de tension, posé par l'article R. 4226-2 du code du travail : vous le retrouverez à chaque chapitre suivant. La très basse tension (TBT) couvre les installations dont la tension nominale ne dépasse pas 50 volts en courant alternatif ou 120 volts en courant continu lisse. La basse tension (BT) couvre les installations dont la tension dépasse ces seuils sans excéder 1 000 volts en courant alternatif ou 1 500 volts en courant continu lisse. La haute tension A (HTA) s'étend au-delà, jusqu'à 50 000 volts en courant alternatif ou 75 000 volts en courant continu lisse. Au-delà, on entre dans la haute tension B (HTB).
Ce découpage n'est pas un détail administratif : vous le verrez réapparaître au chapitre 4 dans le premier caractère des symboles d'habilitation (B pour basse tension, H pour haute tension), et au chapitre 5 dans les distances de sécurité, qui augmentent avec le domaine de tension.
6. Évaluer avant d'agir
Avant toute opération, l'employeur doit croiser la gravité potentielle d'un accident et sa probabilité de survenue : c'est ce que l'article R. 4544-4 impose au chapeau de son texte, en exigeant de supprimer ou, à défaut, de réduire autant que possible le risque d'origine électrique. Cette logique de croisement gravité × probabilité n'est pas propre à l'électricité (c'est le socle de toute évaluation des risques professionnels), mais elle prend un relief particulier ici, puisque vous venez de voir, à la leçon précédente, à quel point la gravité peut être extrême même quand la probabilité paraît faible.